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La situation des minorités religieuses en Irak

Si l’Irak est un pays majoritairement musulman (islam sunnite et chiite), on oublie souvent que de nombreuses minorités y vivent. Les chrétiens sont les plus nombreux, mais on trouve également des Mandéens (1), des Shabaks (2), des Yézidis (3), des Kakaïs (4) (aussi appelés yarsans ou ahl e haqq) ou encore des Turkmènes.

La chute du régime de Saddam Hussein, suite à l’intervention américaine de 2003, s’est traduite par une dégradation de la sécurité pour l’ensemble de la population et une détérioration plus significative encore pour ces minorités. Avant même que n’éclate la nouvelle guerre contre « l’Etat islamique », les attentats étaient presque quotidiens. Selon le décompte du bureau de l’Agence France Presse (AFP) de Bagdad, 1 531 personnes ont été tuées en 2012 et plus de 6 000 en 2013.

Aujourd’hui, la nouvelle constitution est plus restrictive quant aux droits des minorités religieuses. En 2015, le parlement irakien a voulu modifier l’article 20 de la constitution relatif à la carte d’identité. Ce changement prévoyait que si dans une famille chrétienne, yézidie ou mandéenne, un des deux parents devenait musulman, les enfants mineurs étaient automatiquement à leur tour enregistrés comme musulmans. Face à la mobilisation de monseigneur Louis Sako, patriarche chaldéen de Babylone, à celle des représentants mandéens et yézidis, le président de la République d’Irak a mis son veto à cette modification.

Par ailleurs, ces minorités doivent faire face aux attentats, aux enlèvements et aux meurtres commandités par certains groupuscules terroristes composés généralement d’islamistes radicaux. Jusqu’en juin 2014, au vu de la situation dans l’ensemble du pays, celle du Kurdistan irakien apparaissait relativement stable. Pour les minorités, la situation y était généralement meilleure que dans le sud et le centre du pays, ce qui en faisait une zone de refuge avant même l’arrivée des djihadistes de « l’Etat islamique ».

La prise de la plaine de Ninive et de Sinjar par « l’Etat islamique » et l’exode des minorités

Le 10 juin 2014, les djihadistes de «l’Etat islamique» ont pris la ville de Mossoul. Dans un premier temps, ils ne se sont pas directement attaqués aux minorités mais les ont tout de même privées des aides alimentaires qu’ils distribuaient au reste de la population. La situation de ces minorités s’est terriblement dégradée début juillet 2014.

Dans la nuit du 17 au 18 juillet, des voitures de « l’État islamique » ont circulé dans les quartiers chrétiens de la ville annonçant par haut-parleurs trois possibilités laissées aux chrétiens : se convertir, payer un impôt spécial ou partir avant le lendemain midi. Ses victoires militaires ont permis à « l’Etat islamique » d’envahir une grande partie de la plaine de Ninive où habitaient des dizaines de milliers de personnes appartenant à des minorités religieuses. Compte tenu des exactions systématiques perpétrées par les djihadistes, toutes ces populations ont abandonné leur village pour se réfugier dans le Kurdistan irakien.

Beaucoup de villages dans lesquels Fraternité en Irak se rendait régulièrement ont donc été vidés de leur population. C’est le cas par exemple de Qaraqosh, une ville dont 98% de la population était chrétienne, mais aussi de Bartala, Karamless, Ba’shiqa ou encore Tell Kef…

La purification religieuse mise en œuvre par « l’Etat islamique » a donc jeté sur les routes des dizaines de milliers de personnes qui ont afflué dans le Kurdistan irakien. Ce dernier a dû faire face à un afflux massif de réfugiés et gérer les problèmes humanitaires qui en découlent.

De la même manière, la prise de la ville de Sinjar et de ses alentours le 3 juin 2014 a entraîné le déplacement des trois quarts de la population yézidie. La majorité d’entre elle, après s’être repliée sur la montagne de Sinjar, vit désormais dans les très grands camps de réfugiés de la périphérie de Zakho et de Dohuk administrés par des ONG. La ville de Sinjar a été libérée au mois de novembre 2015. Néanmoins, la destruction de près de 50% de la ville et la présence de nombreux engins explosifs n’ont pas favorisé le retour des réfugiés chez eux. Les lieux de cultes yézidis ont tous été détruits. Deux des trois églises de Sinjar sont presque rasées, la troisième est dans un très mauvais état et les cimetières ont été profanés.

Après Daech

En mai 2016, la libération de quelques villages de la minorité kakaïe était le signe annonciateur du lancement d’une offensive plus large pour déloger l’organisation Etat islamique du nord de l’Irak. Cette manœuvre a été lancée le 16 octobre 2016 et a conduit à la libération relativement rapide de la plaine de Ninive.

Au nord de Mossoul, ce sont les soldats kurdes qui ont libéré les villes de Tellsqof, Ba’shiqa et Batnaya, tandis que les soldats de l’armée irakienne remontant du sud de l’Irak ont libéré les villes de Qaraqosh, Qaramless et Bartella. L’armée irakienne a choisi de commencer l’offensive sur Mossoul en libérant Qaraqosh après avoir traversé de nuit une partie de la plaine.

Toute la plaine de Ninive était donc libérée pour Noël, à l’exception d’une partie de la ville de Tell Kef, jouxtant Mossoul, dont les djihadistes ont été délogés quelques semaines plus tard.

En juillet 2017, la totalité de Mossoul était libérée mais les combats qui ont mené à cette libération ont fait de nombreuses victimes civiles et des centaines de milliers de déplacés.

Dans les vieux quartiers de Mossoul-ouest, les derniers restés aux mains de Daech, se trouvent des symboles importants pour les chrétiens d’Irak : l’église chaldéenne de la Miskinta, la cathédrale syriaque catholique de la Vierge (quasi-totalement détruite) ou encore le couvent des dominicains.

Les villages de la plaine de Ninive libérée ont été largement endommagés par les combats mais aussi par la volonté claire des terroristes de Daech de causer le plus de dégâts possible avant de partir. Outre les signes religieux qui ont été systématiquement détruits (croix, clochers, icônes, sculptures, éléments cultuels d’autres minorités religieuses, etc.) dans le but clair d’éradiquer tout signe religieux notamment chrétien, de nombreuses maisons ont été brûlées ou pillées. Certains villages, comme Batnaya, ont été plus détruits encore car ils ont été la cible de bombardements d’artillerie et aériens.

Au cours de l’année 2017, le retour des populations déplacées vers la plaine de Ninive a pourtant été plus important que ce qui était redouté dans les mois précédents même si le manque de confiance des habitants dans le futur reste néanmoins manifeste. L’avenir administratif de la région – que se disputaient le gouvernement autonome kurde et le gouvernement central – est plus clair depuis l’automne 2017 et les déclarations de fermeté de Bagdad, mais la reconstruction ou réhabilitation des infrastructures primaires (réseaux d’eau, d’électricité, écoles, services de santé) reste très faible alors que les besoins sont de plus en plus sensibles.

Cependant, le courage d’un grand nombre d’habitants et leur volonté de retrouver une vie plus normale, si les moyens leur en sont donnés, forcent l’admiration. Fraternité en Irak fait donc tout pour les aider.


[1] Gnostiques se revendiquant de Jean le Baptiste.
[2] Religion syncrétiste.
[3] Les yézidis vénèrent Malek Taous, l’ange-paon.
[4] Secte chiite hétérodoxe.