« Il faut maintenir notre communauté vivante »

« Il faut maintenir notre communauté vivante »

ENTRETIEN - Monseigneur Habib Al Naufali est archevêque de Bassorah, au sud de l’Irak. Fraternité en Irak l’a rencontré pour évoquer la situation des minorités dans cette partie du pays. Il nous raconte un quotidien éprouvant mais aussi des lueurs d’espoir, comme ce projet de construction d’école multiconfessionnelle que Fraternité en Irak a décidé de financer intégralement.

Chrétiens à Amara

Chrétiens à Amara

Vous avez été nommé archevêque de l’église catholique chaldéenne dans la région de Bassorah en 2014, quel a été votre parcours? 
Je suis né en 1960 dans le nord de l’Irak à Baqofa. J’ai d’abord suivi des études de géologie à l’université de Mossoul, puis j’ai du faire mon service militaire au moment de la guerre entre l’Iran et l’Irak (1980-1988). Lieutenant dans l’artillerie, j’ai finalement passé dix ans dans l’armée irakienne en raison des différents conflits. En 1991, à la fin de la guerre du Golfe, j’ai enfin pu quitter l’armée pour entrer au séminaire. Ordonné prêtre en 1998, j’ai pris la charge d’une paroisse de Bagdad. Mais cinq ans plus tard en 2003, après avoir reçu des lettres de menaces d’extrémistes musulmans, j’ai été envoyé par notre ancien patriarche à Londres étudier la théologie et l’anglais. Je m’occupais des chaldéens installés en Angleterre (300 familles à Londres et 300 familles hors de la capitale). Puis le Patriarche Sako m’a rappelé en Irak pour prendre la tête du diocèse de Massan et de Bassorah en 2014. 

Quelle est la situation de votre diocèse aujourd’hui?
Celui-ci s’étend sur toute la région du sud du pays. A Bassorah et Amara, les deux villes principales, environ 150 familles composent notre communauté aujourd’hui, contre environ 800 au début des années 2000. Environ 40 familles partent tous les ans, à ce rythme là il n’y aura plus de chaldéens à Bassorah dans trois ou quatre ans! Tous ces départs s’expliquent par une situation économique et politique difficile, notamment pour les chrétiens qui ont des difficultés à trouver un travail. Mais aussi par une vie matérielle rendue de plus en plus compliquée pars de coupures d’électricité, une mauvaise gestion des déchets, une forte pollution et une urbanisation sauvage. En outre le style de vie islamique rend la vie sociale quasi-inexistante ici : les cinémas, bars et clubs ont fermé les uns après les autres depuis 2003.

Que peut faire l’Eglise dans cette situation?
Nous sommes ici trois prêtres : le père Imad, le père Aram et moi-même. Nous aidons financièrement les familles les plus pauvres, qui composent maintenant la majorité de nos paroissiens. Nous proposons aussi des cours de lecture biblique, de catéchisme, des activités pour les jeunes, des groupes d’entre-aide, une chorale pour maintenir notre communauté vivante. J’ai aussi ouvert un musée sur l’histoire des chaldéens dans le sud de l’Irak depuis les premiers siècles afin de protéger notre patrimoine et le transmettre aux jeunes générations. 

Abuna Aram

Abuna Aram

Quelles sont vos relations avec les autres communautés? 
Nous entretenons des liens réguliers avec les autres églises chrétiennes : syriaques catholiques, syriaques orthodoxes, ordres de l’église latine, églises arméniennes et évangéliques. Certains fidèles de ces églises privés de prêtres et certains musulmans viennent par exemple à nos célébrations et à nos fêtes. L’unité est essentielle pour survivre dans ce pays en guerre. Nous sommes aussi en relation avec les mandéens, disciples de Saint Jean-Baptiste qui ont une grande communauté dans la région, ou encore les chiites chaldéens, un petit groupe de chaldéens musulmans de Nassiriya, à 300 km de Bassorah.

Et avec la communauté musulmane? 
Bassorah est une ville à presque 80% chiite et 20% sunnite. Je rencontre régulièrement les responsables religieux musulmans et nous avons de beaux liens avec des musulmans de la ville. L’un d’entre eux a ainsi sculpté la croix de l’église de l’archevêché, Saint Ephraïm. Nous aidons aussi des familles musulmanes pauvres et certains viennent même à l’évêché demander conseils. 

L’Etat central et les gouvernorats locaux vous aident-ils dans votre lutte pour aider les chrétiens à rester?
L’Etat a ce que j’appelle un « double-visage » : d’un côté il nous assure que les chrétiens sont importants pour l’unité de l’Irak, de l’autre il ne fait absolument rien pour nous. C’est pourquoi, en accord avec notre Patriarche, je refuse maintenant de rencontrer les membres du gouvernement central ou de notre gouvernement régional, jusqu’à ce que les politiques nous aident concrètement. 

L'église St Ephrem à Bassorah

L’église St Ephrem à Bassorah

La tâche est compliquée pour vous, quelles sont vos difficultés?
Aujourd’hui la priorité est donnée, à raison, aux réfugiés chrétiens du nord de l’Irak. Mais ici nous nous avons besoin de mener des projets. Nous avons trois garderies pour les enfants : une chaldéenne, une dominicaine et une évangélique. Mais il est nécessaire d’ouvrir une école primaire ou encore des espaces de jeux pour aider les chrétiens à rester chez eux.

Il nous faut aussi construire des hébergements pour accueillir les réfugiés fuyant Bagdad ou Daesh dans le nord. Cependant nous perdons progressivement nos terrains et nos églises vides dont certains sont occupés par des familles chrétiennes et musulmanes et auxquels nous n’avons plus accès. Les plus riches de notre communauté sont partis, laissant les plus vulnérables sur place. Ceux-là ont besoin de l’Eglise, je ne peux les laisser même une journée. L’archevêché est un lieu où tous viennent demander de l’aide, des conseils et un suivi spirituel. Il est un repère dans un pays en proie au chaos. C’est une lourde charge pour nous de mettre de la joie, de la paix et de l’espérance dans cette obscurité. Mais dans ces difficultés, il y a quelques belles joies : cette année, un séminariste du diocèse est en seconde année, et un nouveau entre au séminaire à Erbil.

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