Mgr Louis Sako : « Nous sommes dans un tunnel, mais à la fin il y a la lumière »

Mgr Louis Sako : « Nous sommes dans un tunnel, mais à la fin il y a la lumière »

DOCUMENT – Voici le compte-rendu de l’intervention de Mgr Louis Raphaël I Sako, patriarche de Babylone des chaldéens, lors de la conférence organisée par Fraternité en Irak le 9 septembre à Paris.

« Je remercie Fraternité en Irak pour tout le soutien que vous nous apportez depuis maintenant cinq ou six ans et aussi toute ma gratitude à Mgr Pascal Gollnisch (présent lors de la conférence, ndlr) pour toute la mobilisation qu’il a soulevée pour soutenir les chrétiens d’Irak dans cette situation très critique », a exprimé le patriarche des chaldéens, Louis Raphaël Sako, en introduction de son propos.

« Pour commencer je voudrais seulement dire un petit mot sur les chrétiens d’Orient. Nous, les chaldéens, nous sommes devenus chrétiens dès la fin du premier siècle. Il y avait des communautés juives en Irak, celles qui étaient exilées à Babylone, nous sommes donc un christianisme judéo-chrétien. Nous avons notre liturgie, notre spiritualité, notre mystique, avec toute notre patrologie, l’héritage des Pères de l’Église. Notre chrétienté est une richesse pour le christianisme entier. Nous, nous sommes les racines de la chrétienté, nous les chaldéens avec les autres communautés chrétiennes orientales. »

« Avec l’arrivée de l’islam, le prosélytisme était interdit : il était interdit de prêcher la foi chrétienne. Alors nos pères sont allés proclamer la Bonne Nouvelle en Inde, en Chine, de telle sorte qu’au Moyen-âge nous comptions 220 diocèses ! Nos pères ont traduit toute la science grecque en syriaque et en arabe pour les musulmans. Ils ont apporté beaucoup à l’islam. Les musulmans venaient du désert, de régions peu connectées avec les grands centres culturels de l’époque. C’étaient des djihadistes, c’est-à-dire des militants qui propageaient leur religion. Au VIIe siècle, notre Eglise était bien structurée. Il y avait des écoles, des hôpitaux, il y avait beaucoup de monastères». L’islam a appris de nous, a-t-il rappelé dans la première partie de son intervention.

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Répondant au thème de la conférence, Mgr Louis Raphaël Sako s’est ensuite interrogé : « Aujourd’hui, quel avenir pour ces chrétiens d’Orient, d’Irak et de Syrie mais aussi dans le Moyen-Orient tout entier ? » Le constat semble sombre. « Ces dernières années, après la chute de l’ancien régime en Irak, avec le printemps arabe en Syrie et ses conséquences depuis quatre ans, nos pays sont tombés dans un abîme. Beaucoup de problèmes se sont posés à nous. Les Américains sont venus avec des slogans – la démocratie, la liberté, les droits de l’homme – mais ils n’ont laissé que l’anarchie et la confusion, malheureusement. En Irak, depuis leur arrivée en 2003 jusqu’à maintenant, il n’y a pas de eu stabilité. »

Analysant les causes de ce chaos au Moyen-Orient, Mgr Louis Sako en a distinguées trois principales :

« 1 . La culture : aujourd’hui il y a une culture sectaire. Si vous venez à Bagdad ou à Kirkouk, on a érigé des murs entre les quartiers et cela a séparé les gens selon leur religion ou bien selon leur ethnie. On est chiite, sunnite, on est kurde, on est arabe, on est chrétien, etc, alors qu’auparavant il n’y avait pas ces séparations, nous n’étions pas habitués à cela. Cette culture est née avec l’invasion américaine.

2. Le mouvement fondamentaliste de radicalisme musulman qui s’est transformé en djihadisme c’est-à-dire en guerre. Guerre à tous ceux qui n’ont pas la même conviction ou la même idéologie. C’est une idéologie terrible. Ils tuent tous ceux qui ne sont pas de leur côté. Les chrétiens bien sûr, les autres religions minoritaires, mais aussi les chiites et les sunnites modérés. Ils voudraient établir un Etat islamique selon le Coran où s’appliquerait la charia comme au VIIe siècle. C’est une utopie ! Impossible aujourd’hui ! C’est un Etat incapable de vivre. Le problème c’est qu’ils sont forts, qu’ils ont de l’argent, qu’ils vendent du pétrole. Les djihadistes ont beaucoup d’armes et sont bien entraînés, beaucoup mieux préparés que les armées de la région.

3. Le dernier défi est l’administration politique. En Irak, il y avait une dictature mais le régime était presque séculier, comme en Syrie. Aujourd’hui, l’administration est divisée entre la majorité chiite, qui a le plus grand morceau du gâteau, puis les sunnites, les kurdes et nous chrétiens, lorsqu’il reste de la place pour un ministre ou un député. Les autres sont marginalisés. Cela entraîne le fait que les chrétiens pensent qu’ils n’ont pas d’avenir. Pour eux, il n’y a pas de perspective à l’horizon. »

Concernant plus particulièrement l’Irak, le patriarche a rappelé les tragédies vécues par les chrétiens depuis 2003. « En 2010, la tragédie de la cathédrale de Bagdad a fait 58 morts et parmi eux deux jeunes prêtres que moi-même j’ai formés au séminaire de Bagdad. Ils sont allés au devant des terroristes pour leur dire : « Vous pouvez nous tuer, mais libérez les gens », et ils ont été tout de suite abattus. À partir de là, les chrétiens ont commencé à quitter le pays. Ceux qui pouvaient partir à l’extérieur du pays sont partis, d’autres qui n’avaient pas les moyens sont allés au Kurdistan. Puis l’an dernier, en 2014, les chrétiens ont été chassés de la ville de Mossoul et de la plaine de Ninive. En une nuit, 120 000 personnes ont quitté leurs maisons, leurs propriétés, et sont partis avec seulement leurs vêtements. On leur a pris même leurs papiers d’identité. L’Église irakienne a tout de suite accueilli ces personnes-là. On leur a donné à manger, ils ont été logés dans des écoles, des églises, etc. Mais aujourd’hui grâce aux Eglises sœurs de l’Occident qui nous ont beaucoup aidés, nous nous sommes organisés. »

Ces drames successifs et cette fuite de la plaine de Ninive ont durablement ébranlé la communauté chrétienne. « Chez ces chrétiens-là, en Irak, au Liban, en Syrie, en Egypte, il y a une inquiétude. On ne voit pas combien de temps cela va durer. Quand ils sont partis de leurs villages, les gens pensaient y retourner dans les jours suivants, se souvient Mgr Louis Sako. Aujourd’hui, un an et deux mois se sont écoulés. Le discours des Américains est très décourageant. Ils n’ont pas de vision, et quand il n’y a pas de vision, il n’y a pas de plan, pas de solution. Ils disent qu’il faudra attendre trois ans, quatre ans, maintenant ils parlent de vingt à trente ans avant de pouvoir rentrer chez nous. Cela veut dire « c’est fini ! Vous ne pourrez pas rentrer ». Pourquoi tenir ce discours-là ? »

La solution ne réside-t-elle pas dans un départ définitif ? L’exode des chrétiens est-il la solution ? « Les gens ont le droit de prendre la décision de partir du pays. C’est leur responsabilité, nous la respectons, répond le patriarche des chaldéens qui vit lui-même à Bagdad, en Irak. Mais si nous partons, c’est toute l’histoire de ce christianisme qui disparait. Daech, déjà, efface tout le patrimoine de cette civilisation millénaire, ils détruisent nos églises, ils détruisent tout. À Mossoul, les plus anciennes églises du Ve, VIe, VIIe siècles, toute la structure ancienne de notre Eglise est détruite. Toute une mémoire est effacée. Et s’il n’y a pas aujourd’hui en Irak, en Syrie ou au Moyen-Orient de chrétiens chaldéens, syriaques ou arméniens, c’est notre Eglise qui disparait ! Ces fidèles qui partent, où sera leur Eglise ? Une Eglise de diaspora ? Avec le temps ils ne seront pas seulement intégrés mais assimilés ! Donc s’il y a un avenir pour les chrétiens d’Irak, je vous le dis franchement, c’est là-bas, en Irak ! C’est notre pays, c’est notre histoire ! De plus, nous avons une vocation, nous avons une mission, nous avons quelque chose de différent des musulmans à leur témoigner. Ils l’apprécient beaucoup. Ils apprécient beaucoup notre conduite, notre fidélité, etc. Ils sont très touchés par exemple par le pardon. »

Quelles solutions faut-il mettre en œuvre pour permettre aux chrétiens de rester ?
Selon Mgr Louis Sako, il faut travailler sur trois volets :

« 1. L’autorité politique : la communauté internationale a une grande responsabilité. Daech est un danger global, pas seulement pour l’Irak et la Syrie mais pour le monde entier. Il y a un devoir moral à le neutraliser et à démonter cette idéologie terrible. Tous les pays ont ce devoir-là, à commencer par les Américains. Eux, ils ont les moyens pour chasser Daech et il faut les pousser à s’engager. Le monde entier doit mobiliser l’opinion publique pour chasser Daech et permettre à ces chrétiens et musulmans déplacés de retourner chez eux.

2. Les Eglises orientales : nous sommes de petites Eglises, nous avons besoin d’appui et de soutien et nous avons besoin d’être renforcés. Nous avons besoin des chrétiens de l’Occident pour nous aider. Nous sommes très touchés par cette relation fraternelle, spirituelle et sentimentale. Nous, nous vivons en communauté. Vous, vous vivez en individus, nous, nous ne pouvons pas vivre sans famille ! Nous sommes toujours en famille, c’est une mentalité un peu tribale, familiale ; donc une présence à nos côtés nous donne beaucoup d’espoir. Il faut vraiment soutenir ces Eglises orientales pour qu’elles restent et continuent leur mission en Irak et en Syrie. Par exemple, il y a des évêques enlevés en Syrie depuis un an et demi. Je crois qu’il faut sortir dans les rues et crier qu’il faut les libérer. Ces évêques là sont des symboles de paix, de coexistence. Il ne faut pas se taire, il ne faut pas être indifférent. Chacun de nous est responsable et a cette mission de construire un monde meilleur dans lequel tous doivent vivre dignement et dans la joie. L’homme a une valeur absolue. Comment peut-on l’humilier, l’écraser ?

3 . Les autorités musulmanes : Il faut les aider à lire leurs textes sacrés de manière ouverte et à en faire l’exégèse. On ne peut pas aujourd’hui comprendre un texte comme au VIIe siècle. Il faut le mettre dans le contexte historique, géographique pour le comprendre. Peut-être au temps du début de l’islam les chrétiens représentaient un danger pour l’islam, je ne sais pas… Mais aujourd’hui ils ne sont pas un danger. Pourquoi les persécuter ? Les musulmans doivent changer leurs discours sur les autres religions. Parfois il est provocant. À Kirkouk, j’ai fait beaucoup pour améliorer les rapports avec le clergé musulman. Tout le temps je leur disais : « changez ! Ouvrez-vous ! »

À plus long terme, il faut que les pays musulmans sortent de cette culture, de ce lien entre la religion et l’Etat. Il faut séparer la religion de l’État. Ce n’est pas conciliable. La politique est basée sur les intérêts - aujourd’hui vous êtes mes amis, demain vous êtes mes adversaires – la religion est fondée sur des principes. C’est une urgence cette séparation-là. Moi je suis Irakien, peu importe que je sois chrétien ou musulman. J’ai le droit de vivre avec les mêmes droits que les musulmans. C’est inacceptable aujourd’hui qu’une religion soit favorisée et que les autres viennent ensuite. Qui a le droit de dire que moi je suis fidèle ou infidèle ou bien que j’ai falsifié ma religion ? Je suis libre ! Je leur dit tout le temps : « Nous vous respectons, vous avez le devoir de nous respecter ». En Occident, vous avez le pouvoir de faire beaucoup pour que ces pays adoptent une culture plus ouverte, que les manuels d’enseignement religieux soient plus positifs et parlent des autres religions avec respect et objectivité. »

Y a-t-il de l’espoir pour que les choses évoluent en ce sens ? Oui, d’après Mgr Louis Sako : « Il y a des gens qui sont très bons et qui voudraient faire quelque chose pour nos pays. Les gens du gouvernement irakien, quand je vais les visiter, ils écoutent !  Une fois, je suis allé voir le premier ministre irakien. En sortant, il m’a remercié. Et il a agi ! Des maisons avaient été occupées par des milices et il a formé un comité pour rendre ses maisons à leurs propriétaires. Il y a des imams qui sont ouverts, qui n’acceptent pas le mal et l’oppression.

Il y a un avenir, tout n’est pas noir. Nous sommes dans un tunnel, mais à la fin il y a la lumière. Mais il faut préparer cet avenir. Il n’adviendra pas automatiquement ou de manière magique. Ce sont les hommes de bonne volonté et ensemble qui peuvent préparer un avenir meilleur. Chrétiens, musulmans, juifs, doivent prendre en considération que le monde est beau, que la vie a un prix très grand et que personne n’a le droit de tuer ou de blesser quelqu’un ou de détruire ce que les hommes ont construit.

Nous comptons sur vous, surtout sur la France. Je vous le dis franchement nous sommes très touchés et très reconnaissants envers l’Église de France qui est la première qui est venue à notre secours mais aussi envers le gouvernement français. La réunion à l’ONU à laquelle j’étais il y a quelques mois sur le sort des minorités au Moyen-Orient, c’est la France qui l’a organisée. Hier, soixante pays étaient réunis en France sur le même sujet. Il y a une prise de conscience chez tous sur la nécessité de sortir de cette crise et de cette prison-là. Nous sommes prisonniers de Daech, de ce fondamentalisme, mais ça ne marche pas ! Je crois qu’il faut encourager et chercher ensemble des solutions concrètes. C’est très gentil d’accueillir des réfugiés syriens et irakiens, mais après ? Un an, deux ans ? Au lieu de faire cela il faut pousser les gouvernements à trouver des solutions durables pour ces femmes et ces hommes qui sont aussi vos frères et vos sœurs. Merci beaucoup. »

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