Avec les démineurs, dans la plaine de Ninive

Avec les démineurs, dans la plaine de Ninive

EXCLUSIF – Chaque jour depuis plus d’un mois, des démineurs de l’ONG spécialisée MAG (Mine Advisory Group), mandatée par Fraternité en Irak, travaillent à repérer, signaler, déminer et détruire les mines et les pièges explosifs posés par Daech dans la plaine de Ninive. Ce travail a été rendu possible grâce à votre générosité. Récit sur le terrain avec les démineurs.

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Chaque carré de ruban rouge et blanc encadre une mine : le déminage a bien commencé dans ce champ situé entre les maisons et l’école.

Dans un petit village kakaï de la plaine de Ninive libéré de l’occupation de Daech en mai 2016, un démineur passe et repasse son détecteur de métaux de façon méthodique. Aujourd’hui, il travaille à repérer les mines posées sur le chemin et autour de l’école de la bourgade. « Ici, Daech a réglé ses mines pour qu’elles explosent avec une pression de trois kilos seulement, explique-t-il. Il est clair que les djihadistes ont miné les alentours de l’école non pas pour des raisons militaires mais vraiment pour tuer des enfants… » Constater un tel niveau de cruauté nous glace. Un peu désabusé, le démineur nous montre la colline derrière l’école : « Vous voyez cet endroit, on pensait qu’il n’y avait que deux rangées de mines, maintenant que nous sommes en train de détecter nous constatons qu’il y en a en réalité cinq… ».

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Sur le chemin de l’école que l’on voit ici, Daech a posé des mines se déclenchant à partir de 3 kilos.

Un nettoyage soigneusement préparé

Avant de pouvoir commencer ce travail minutieux de déminage, les équipes de démineurs de l’ONG MAG, mandatée par Fraternité en Irak pour nettoyer ce premier village, ont effectué un long et méthodique repérage. Il s’agit d’un village martyr : ici onze habitants ont perdu la vie alors qu’ils voulaient rentrer chez eux et trois peshmergas sont morts en tentant de déminer. Un bâton jaune et rouge planté dans un petit cratère indique le lieu où une mine a récemment explosé, emportant avec elle la vie d’un homme.

Les unités de démineurs sont en action dans plusieurs secteurs du village. Chaque unité travaille dans un périmètre précis : le quartier qui entoure l’entrée du village, la zone de l’école ou encore la station de pompage, ...

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Un démineur entrain de travailler. Les bâtons rouges délimitent la zone dans laquelle il travaille

Le « nettoyage » est réalisé de manière très méthodique : d’abord les chemins, puis les abords des bâtiments, les champs et enfin l’intérieur des maisons. Ce travail serait moins compliqué si plusieurs familles n’étaient pas déjà rentrées tandis que d’autres reviennent pour voir l’état de leur maison. Devant la maison où deux cousins ont trouvé la mort en tentant de revenir chez eux, de petits périmètres dessinés au ruban rouge et blanc indiquent les mines détectées. L’intérieur de la maison n’a pas encore été nettoyé et il est probable, selon les démineurs, qu’il soit piégé.

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Le bâton jaune planté dans le petit cratère indique qu’une mine a explosé à cet endroit. Cette mine a tué un habitant de cette maison qui souhaitait rentrer chez lui. Selon les démineurs, l’intérieur de cette maison est très probablement piégé. Objectif : que personne ne revienne jamais.

Des précautions maximales

Régulièrement, les démineurs nous rappellent les consignes de sécurité. « Ne touchez aucun objet et marchez entre les piquets rouges, derrière nous ! » Pour éviter les accidents, le chef de l’unité de déminage donne l’ordre à ses hommes de stopper le travail lorsque nous traversons le champ de mines. Signe du risque pris par ces démineurs : une civière se trouve en permanence à proximité. Une équipe formée aux premiers secours est toujours prête à intervenir en cas d’accident. Comment ne pas être admiratif de ces hommes qui risquent leurs vies pour sauver celles des autres ? Un démineur témoigne : « vous savez je ne fais pas ce travail pour l’argent que je gagne à la fin du mois. Je le fais car je sais qu’à chaque mine que je retire, je sauve peut-être plusieurs vies. »

Les mines retirées sont toutes alignées le long d’un mur et rangées par catégorie. Le responsable des opérations, Salam, nous montre comment Daech a su faire évoluer dans le temps les mines posées, de plus en plus sophistiquées. Mais d’où viennent-elles ? « Ces mines ont été fabriquées et conçues dans une ancienne usine d’armement de Mossoul. Ce sont des copies de la VS 50, une mine antipersonnel italienne, sauf que Daech l’a fabriquée cent fois plus grosse, avec une puissance capable de traverser un véhicule du sol au plafond.» Les explosifs sont-ils eux aussi fabriqués à Mossoul ? « Oui. Daech a mis en place une industrie de fabrication d’explosifs 
artisanaux. »

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Alignées et rangées par catégorie, ces mines témoignent de la cruauté de Daech qui a industrialisé leur production.

Eduquer et sensibiliser la population

D’autres équipes ont la mission de faire de l’éducation aux risques générés par la présence de mines. Ils passent dans les familles où petits et grands sont réunis pour écouter une présentation accompagnée de photos. Ces réunions, qui donnent des conseils très pratiques, permettent de sensibiliser au risque les personnes qui viennent de rentrer chez elles et surtout de leur expliquer les réflexes qui sauvent : « si vous réalisez que vous êtes en train de marcher dans un champ de mines, il faut vous accroupir et attendre qu’une équipe de démineurs vienne vous dégager », explique un formateur.

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Des actions de sensibilisation sont menées dans les villages pour éviter que la liste de morts ne s’allonge.

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Un peu plus bas, c’est un immense champ qui est en train d’être déminé : les carrés délimités par des bandes plastiques s’alignent par dizaines. Ce champ est le passage obligé pour aller à la station de pompage du village. Avec précaution, nous suivons les démineurs sur une étroite allée. Au bout, nous découvrons ce qui reste de la station de pompage, lieu qui apportait la vie à tous les habitants. Là encore, nous constatons que Daech a miné pour empêcher toute vie de reprendre, empêcher définitivement les habitants de ces villages de revenir. Sur la gauche, les démineurs nous montrent un terrain encore non nettoyé : « regardez cette barre noire sur le sol, c’est un déclencheur. Le vent et la pluie l’ont découvert. Daech a aussi miné l’accès au pont ».

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La station de pompage est à l’arrêt, Daech a miné les accès de ce lieux qui procurait de l’eau à tout le village.

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Cette barre noire est un déclencheur de mine, le vent et la pluie l’ont découvert. Daech a aussi condamné le pont en minant ses accès

Hâter le retour

Au sein des équipes de démineurs présentes, chacun a un rôle bien précis. Certains ont la mission de recueillir les demandes et de répondre aux questions des habitants. La tâche n’est pas simple ; tous aimeraient que leur maison soit déminée en premier, que le pont qui mène à leur potager soit nettoyé des explosifs ou encore qu’une grosse munition non explosée soit retirée de leur champ. Ces échanges sont aussi l’occasion pour les démineurs de compléter leur recensement des mines et des engins piégés présents dans la zone. Ces discussions nous montrent aussi la souffrance des habitants qui implorent les démineurs de venir s’occuper d’eux.

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Un démineur en plein travail, il risque sa vie pour en sauver beaucoup d’autres

L’urgence d’avancer pour sauver encore plus de vies

En revenant dans le centre du village, nous rencontrons un homme qui revient pour la première fois chez lui après deux ans d’exode. Reconnaissant pour le travail de déminage en cours, il veut mettre sa maison à la disposition des démineurs pour qu’ils puissent se reposer. Prévenu de notre venue, l’un des deux maires du village est venu. Il tient à nous remercier, à remercier les donateurs de Fraternité en Irak, grâce à qui ses enfants auront la chance de vivre dans un village sans mine. A côté de lui se tient un monsieur, digne et silencieux. Ses deux fils sont morts dans le village en sautant sur des mines. Nous lui présentons nos condoléances, ses seuls mots seront pour nous inviter chez lui et nous dire combien il est reconnaissant que le déminage ait commencé.

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Faraj Benoît Camurat, Président de Fraternité en Irak, avec le maire du village Kakaï en cours de déminage

Avant de repartir, nous demandons aux démineurs : « Pourquoi les deux villages que nous avons vus ont-ils été autant minés ? Y avait-il une raison tactique ou militaire ? » Salam, le chef des opérations dans le village, nous répond : « Certes la ligne de front n’était pas loin, mais si ce village a été autant miné, c’est parce que pour Daech, les gens qui l’habitaient étaient des mécréants. Nous sommes dans un village kakaï, nous avons fait le tour d’une bonne partie de cette zone et les villages des minorités sont beaucoup plus minés que les autres. La grande différence c’est que Daech a miné pour que personne ne revienne jamais ».

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Bientôt ce sera de nouveau possible de jouer en toute sécurité

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