A la rencontre des chrétiens oubliés dans les montagnes irakiennes

A la rencontre des chrétiens oubliés dans les montagnes irakiennes

Si la tragédie de 2014 a mis en lumière la situation des chrétiens d’Irak vivant dans la plaine de Ninive, il en existe d’autres, dans les montagnes, parfois reculées. Non touchés directement par l’occupation de Daech, ils n’en rencontrent pas moins des difficultés aujourd’hui. Reportage.

En ce matin de décembre, nous quittons Qaraqosh et la plaine de Ninive. Ninive, nom antique, biblique même. Ici, l’histoire se rencontre au détour de chaque village : Gaugamelès, Nimrod, jusqu’à la rivière du grand Zab que nous passons pour arriver dans la région autonome du Kurdistan irakien. Au loin, derrière les champs verdoyants du mythique croissant fertile, nous voyons enfin se dresser ces montagnes, où nous allons.

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Nous roulons. Il faut beaucoup rouler en Irak, ou plutôt, circuler prend du temps. Beaucoup de temps. Le pays sort d’une guerre après une longue période d’instabilité, alors l’état des routes s’en ressent. Nous repassons à nouveau le grand Zab. A l’endroit où ses flots furieux jaillissent d’une trouée de la montagne pour déboucher dans la plaine, un barrage avait été prévu. Il avait été même commencé, avant qu’une guerre, une autre, celle de 1991, n’interrompe des travaux, qui n’ont jamais été repris depuis. Des traces seraient encore visibles aujourd’hui.

C’est maintenant les contreforts de la montagne. C’est là que se niche la ville d’Aqra, dont le nom viendrait de l’araméen, qui veut dire stérile. Ce nom contraste avec les collines verdoyantes qui l’entourent mais la ville est à la limite de ce roc plus sec, plus aride. La ville est le siège d’un évêché chaldéen mais nous ne nous y arrêtons pas. Notre objectif est un village, un peu plus loin, un peu plus isolé. Encore des collines, çà et là un troupeau de moutons en train de paître tranquillement. Au fond d’un vallon où coule une paisible rivière, apparaît enfin Benassur.

Aqra

Aqra, dans un repli de la montagne

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Benassur, et son église. A droite, vue du toit du presbytère.

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On comprend vraiment l’isolement de ce village en grimpant sur le toit du presbytère. D’un côté, la montagne, se dressant comme une formidable muraille, percée d’une mince brèche, de l’autre des collines, peuplées de villages, tous musulmans. Tous, sauf celui-ci.

Le mokhtar, le chef du village nous reçoit à dîner chez lui. La chaleur de l’accueil ne masque pas la difficulté de leur situation. Ici, les familles vivent de la terre, surtout de l’élevage. C’est leur terre, depuis toujours, et ils sont attachés. Mais que faire, quand les habitants des villages voisins ou d’Aqra refusent d’acheter leur production, car ils sont chrétiens ? Dans le village, les familles ont chacune un enfant voire deux qui sont partis, pour tenter leur vie ailleurs : France, Suède, Etats-Unis, Australie,… Ceux qui ne sont pas encore partis se sentent bien seuls sur leur « îlot », les aînés donnent l’impression d’être les derniers. Les derniers avant que la présence chrétienne ne soit définitivement effacée.

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Le mokhtar de Benassur nous reçoit chez lui.

Le lendemain la route se poursuit. Il nous faut aller plus au nord, s’enfoncer un peu plus dans cette montagne. En bien des endroits, bien des pays, les montagnes ont souvent été un lieu de refuge pour fuir les persécutions et les invasions. La minorité chrétienne du nord de l’Irak actuel, n’échappent pas à cette règle. Ces crêtes escarpées et ces vallées difficiles d’accès ont permis aux chrétiens de survivre aux affres de l’histoire, dont la douloureuse année de 1915. En 2014, ces villages ont vu arriver un grand nombre de réfugiés fuyant la plaine de Ninive et Daech, cherchant l’asile chez un frère, un cousin ou un ami.

La route encore. Les villes défilent : Dohuk, Zakho… La neige apparaît sur les hauteurs. Nous quittons l’axe principal et très vite, notre route devient quelque chose plus proche du chemin. Au détour d’un virage, il nous faut passer à gué un ruisseau. Les pluies abondantes des derniers jours l’ont fait grossir bien au-delà de son débit habituel, ce qui ne manque pas d’inquiéter notre chauffeur. Il s’approche à pied pour vérifier si c’est encore praticable. « Good ! » nous dit-il. En effet, ça passe. Nous voyons enfin Levo où nous sommes attendus.

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Levo… Historiquement, c’était un village chrétien très ancien. Comme beaucoup de villages de la région, il a été détruit sur ordre de Saddam Hussein dans les années 80, ses habitants forcés de partir. Rebâti finalement dans les années 90, il garde les traces d’une reconstruction faite avec les moyens disponibles, qui plus est dans un contexte d’embargo. Nous y retrouvons un ami de Fraternité en Irak, depuis des années, le père Gabriel.

Il nous raconte le quotidien ici : le village n’a en général que 4 heures de courant par jour. Dans ces montagnes, en cette saison froide et humide, ce n’est pas grand-chose. La neige n’est pas très loin, un peu partout autour. Le presbytère, comme les maisons des alentours n’ont pas de chauffage central et le réchaud à essence qui empeste, ne réchauffe pas grand-chose de la pièce où il ne fait que quelques degrés.

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Le lien qui nous unit avec ces chrétiens d’Irak n’est pas que dans le soutien que nous apportons à des projets mais également par des moments partagés, parfois sans dire grand-chose, avec des familles autours d’un verre de thé, dans une des rares pièces vivable de leur maison à côté d’un poêle chauffé à blanc.

Le lendemain, nous devons quitter ces frères qui nous ont si chaleureusement accueillis. Dehors la neige descend des sommets et se rapproche désagréablement. Sur le chemin de retour, nous passons tout juste le dernier col alors que la neige commence à tomber et que des voitures accidentées sont dans les bas-côtés. Nous laissons derrière nous, ces chrétiens oubliés de la montagne irakienne…

Ces chrétiens ont accueilli ceux qui ont fui Daech… Ils ont maintenant besoin de nous, ne les oublions pas !

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